Articles - The Voice of Garanganze:  The Writings of Patrick Kalenga Munongo

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L’intemporalité de Msiri
March 7, 2006

La mort est inévitable. En effet, elle reste l’une des constances les plus mystérieuses de la vie. Jusqu'à ce jour, personne n’a été capable de déceler cette énigme. Grand homme ou petit homme, nous mourrons tous, et Dieu seul sait combien de temps nous avons sur cette terre. Le 20 décembre 1891, Msiri, Roi des Bayeke, fut assassiné.  Sa mort, comme celle de la plupart des hommes aurait dû être reléguée aux annuaires de l’histoire et à une mémoire collective fugace. Mais au lieu de s’assombrir, la vie de Msiri et sa mort reluisent cent quinze ans après qu’il ait été tué par ‘l’expédition’ belge. Le Mwami Msiri reste la pierre angulaire de l’histoire des bayeke, car l’homme, bien que naturellement faillible, fut extraordinaire. Ses accomplissements sont innombrables, mais nous n’en mentionnerons que quelques uns dans cet article. L’un des faits les plus manifestes- mis à part le fait que Msiri fut celui qui constitua le territoire Katangais tel que nous le connaissons aujourd’hui- reste son refus de céder aux exigences des belges qui réclamaient sa subjugation et l’implantation de leur drapeau. Ce refus péremptoire fut suivi par la mort que Msiri pressentait bien. D’ailleurs, il en avait parlé à son fils Masuka quelques jours auparavant, et il en fit également part à toute l’assemblée regroupée sur le Mont Nkulu à Bunkeya le 19 Décembre 1891.

Mais que pouvons-nous retenir de la vie et de la mort de Msiri ? Sa vie, souvent décrite injustement comme étant hasardeuse et aventureuse, reste pourtant un modèle, digne et louable de par sa qualité. Au-delà de toutes ses contributions politico juridiques et sociales, Msiri était un homme connu pour sa générosité et son altruisme. Peu de gens en dehors du cercle Yeke savent par exemple que le Mwami Msiri -et à son instar, tous les Bami Yeke- partageait ses repas avec la population, les indigents, les handicapés, et les aveugles. Il était tout aussi à l’aise avec ceux qu’on appelle communément la populace, qu’avec les notables. Non pas parce qu’il avait des motifs ultérieurs, mais simplement parce qu’il voyait en eux des qualités rares souvent méprisées par la société. L’une de ces qualités était bien sûr l’honnêteté. Msiri était un homme craint pour des raisons évidentes ; Il était le Lumarizya, c'est-à-dire juge, sentencier, et clément. Mais parmi les plus démunis, il devenait leur égal, un homme tout simplement. Ces derniers avaient la coutume de lui dire les vérités, partager les secrets sans la moindre crainte d’encourir l’ire du Mwami, et ils lui faisaient- sous forme de poèmes ou de chants- des louanges, et des critiques parfois acerbes. Ce sont ces attributs rares, communs parmi les Rois Yeke, mais en carence chez les politiques, qui font la grandeur de Msiri.

Parmi les nombreuses salutations faites au Mwami Yeke, il y a celle de la séparation : Ulagaba ! Du verbe Kugaba ou donner, qui veut dire ‘sois généreux’ ! Jusqu'à ce jour, bon gré mal gré, le Mwami est considéré comme le pourvoyeur de dernier recours et le garant d’une multitude de choses. Msiri se sentait responsable du sort des bayeke, qu’ils fussent jeunes, adultes, nantis ou démunis. Il existait toutefois certaines distinctions et exceptions dans la démarche et le fonctionnement complexe qu’est le système Yeke. Mais en général, Msiri était un roi juste, qui même dans les jugements des litiges, recourait à des exemples empiriques, au bon sens, et à l’avis du conseil du Bwami

 

et des Bagoli (reines). Son but majeur était d’assurer que la justice fut appliquée, et que tous les moyens judiciaires yeke furent épuisés. Rappelons que la justice pénale Yeke était fondée sur des structures traditionnelles, et qu’elle comprenait un mélange de justice réparatrice (dédommagement des pertes humaines et des biens matériels), et rétributive (travaux forcés ou emprisonnements, voire exécutions en cas extrême). Le développement de la procédure coutumière Yeke reste l’une des grandes contributions de Msiri au Katanga. Pour cela et pour une vaste argumentation, Msiri reste un monarque modèle et très en avance par rapport à son temps.

Sa mort, ou plutôt  son assassinat fut un acte lâche et typique du comportement des forces colonisatrices d’antan. Il faut se le rappeler, et ne jamais oublier les crimes qui furent commis contre les peuples africains et leurs leaders, soi-disant au nom de la civilisation. Msiri mourut parce qu’il représentait un pouvoir souverain, structuré, et étatique qui menaçait la justification implicite et explicite de la présence civilisatrice des blancs au Katanga. L’empire yeke n’avait rien à envier aux européens, et d’ailleurs de par son organisation et sa gestion, celui-ci attira bien des éloges de certains historiens, dont le but ne se limitait pas simplement à diaboliser Msiri, mais plutôt consistait à témoigner des faits ostensiblement impopulaires chez des lecteurs européens paternalistes. Tous les ouvrages publiés sur Msiri n’étaient pas consacrés à des lecteurs africains, mais plutôt européens, et en grande majorité partiaux. Il fallait bien assouvir la soif des lecteurs et justifier les actes odieux commis en Afrique, et aussi être dans la faveur de quelque roi ou mécène.  Connaissant la vague de diabolisation des africains qui existait en ce temps là, et ce que je nomme le ‘mouvement Kipling’ qui clamait le fameux ‘fardeau de l’homme blanc’, un personnage tel que Msiri venait remettre en question des hypothèses bien bancales.

La mort de Msiri reste donc tout autant significative pour les congolais que pour les africains, car elle symbolise la lutte que menèrent tant d’hommes et de femmes pour leur patrie et pour leur liberté. Face à l’inégalité militaire patente, il est difficile de concevoir une victoire Yeke, aussi farouche eût été la guerre. Néanmoins, il est louable de constater que les bayeke, conscients de leur faiblesse militaire, ne cédèrent guère. Dans une phrase qui est notoire, Msiri dit à ses assaillants « sumbwa kufwa, kukira kusabwa bwiru ». Ce qui veut dire : « mieux vaut mourir plutôt que de se soumettre à la servitude ». Avec ces quelques mots, Msiri venait de signer son arrêt de mort. Mais il ne prit pas peur, malgré la réalisation de l’incertitude de sa survie et possiblement celle de son peuple. Son courage donna à ses successeurs et à tous les peuples yeke un héritage indemne. Cet héritage qu’il a payé par son sang dépasse tout autre acte qu’il eût posé dans sa vie. Msiri, dans sa dernière bataille se battit  vaillamment, et ne laissa aucun doute sur son patriotisme pour le Katanga. Après plus de cent ans, les peuple Katangais, et congolais lui vouent encore une grande admiration.



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